Enfant de troupe, une vocation?

Suite et fin.

Les vacances se passent également pour le mieux. Le retour de Guy de l’école militaire préparatoire est un réel bonheur. Mes parents ont pleine confiance en lui, Il a dix-huit ans, il est gentil, sérieux, connaît le coin comme sa poche. J’obtiens donc la permission de l’accompagner partout et surtout à la pêche à l’étang d’Ouée. L’étang se situe à l’extrémité du camp, à hauteur de la butte de tir. Nous partons à bicyclette (elle ne me quitte plus, depuis que moi je la quitte sans chuter) jusqu’aux nombreux tremplins qui équipent le coté sud de l’étang. Arrivé sur place, en slip, de l’eau jusqu’au milieu du tronc il transporte le matériel sur le tremplin, puis pour que je ne me noie pas ! Selon les consignes de ma mère, il revient me chercher, me porte à cheval sur ses épaules… J’avoue avoir un peu honte de ne pas me mettre à l’eau, mais il est vrai que je n’aurais pas pied, et…je ne sais pas nager ! Retrouvant une tenue décente, la partie de pêche peut commencer. C’est un vrai bonheur Guy sait tout, a réponse à tout, je suis en admiration profonde devant lui. Il est incontestable que ma décision d’entrer chez les Enfants de troupe se conforte de jour en jour et qu’il en est le moteur.
Pour le reste, je poursuis l’exploration de mon domaine, plus rien ne m’échappe, pas même les vides sanitaires des vieux bâtiments dans lesquels je m’introduis par le soupirail, en rampant. J’y découvre des souvenirs des dernières guerres, toutes sortes d’équipement, dont des musettes très utiles pour la pêche, des baïonnettes de Lebel, des masques à gaz etc. Mon père m’autorise à garder une seule baïonnette : en souvenir, toutes les musettes que je souhaite, mais pas de masque à gaz bien sûr. Surtout il m’interdit la poursuite de mes fouilles, sous, dans et à coté des bâtiments ! Heureusement la forêt toute proche n’entre pas dans le champs des interdictions ; elle n’échappera pas à mes investigations. Au début je ne m’éloigne pas trop des axes, prends de multiples points de repère, peu à peu je m’enhardis et comme à Saint-Launeuc, la peur de me perdre me quitte, je n’éprouve même plus la moindre inquiétude dans un domaine de plus en plus vaste, toujours plus familier. Dès que mon père est en repos ou congés nous allons à la pêche sur l’étang d’Ouée. Je dois faire état de la fabuleuse acquisition faite par Papa de trois radeaux, datant d’une des dernières guerres (à ma grande honte, je ne sais laquelle, mais sans doute la dernière ?), abandonnés dans un coin du parc à munitions. Papa obtient de pouvoir les utiliser, les engins étant déclassés au vu de leur ancienneté et de leur état. Aussitôt commence la remise en état, en peu de temps nous obtenons trois superbes radeaux en métal, carrés, de chacun au moins deux mètres cinquante de coté ; les flotteurs représentent presque la moitié de la surface, le fond est recouvert de robustes caillebotis. Une corde de fort diamètre parcoure les flotteurs, attachée tous les cinquante centimètres. C’est avec beaucoup de difficulté que nous parvenons à les mettre a l’eau, du coté de la plage, tant l’ensemble est lourd et encombrant à terre. Ensuite, attachés les uns aux autres, ils se déplacent aisément sur l’eau. Mon père tire l’ensemble, depuis l’embarcation de tête, avec une longue perche appuyant sur le fond de l’étang. Nous les arrimons sur la rive Nord, plus sauvage, en terrain militaire, derrière le champ de tir pour les mettre à l’abri d’une utilisation étrangère toujours possible, le risque est faible nous ne sommes qu’en1951… Souvent le Dimanche, nous partons en famille avec un pique-nique et passons la journée sur l’eau. Papa et moi occupons les deux premiers radeaux, répartissant nos gaules face à toutes les directions, tandis que Maman et Christiane partagent le dernier et cousent, brodent, tricotent ou lisent. Nous rentrons le soir heureux de cette journée passée en plein air, au soleil, dans une ambiance familiale chaude et riche d’échange. Le retour se fait dans la gaité, le poids des prises remplaçant avantageusement celui des victuailles. Si, si, pêcheur mais pas menteur ! D’autres fois armés d’une canne à verrons et d’une bouteille sensée contenir nos vifs (pour donner le change) nous partons dans la forêt sur le minuscule ruisseau appelé le Moroval. Là, à la main, nous cueillons littéralement les écrevisses et à cette époque elles ne sont pas américaines. Évidemment il faut se tenir prêt à donner le change, le garde forestier doit être le seul avec nous à savoir qu’elles vivent à foison dans ce ru ! Comment mon Père les a-t-il découvertes avant moi, dans mon propre royaume ? Notre cuisinière, receleuse à son corps défendant, nous confectionne de délicieux bouquets à la nage. Il est vrai que les bretons, que nous sommes, auraient préféré des langoustines, beaucoup moins fades… encore que le goût de la chose interdite pimente fortement cet excellent crustacé d’eau douce. A l’automne bien sûr les champignons occupent tout mon temps disponible. Il y en a dès le parc devant la maison. Ce dernier est couvert de cèpes et de bolets, la forêt, le chemin de la butte de tir également, ainsi que toutes les prairies bordant la forêt. Nous avons découvert également en face du café de la forêt un petit bois qui déborde, dès le mois de juin, de nombreuses et succulentes girolles.

La deuxième année se passe dans les mêmes circonstances, même école, même trajet, si agréable aux beaux jours, si long sous la pluie, si douloureux sur la neige et le verglas ; même immense terrain de jeux, mêmes amis, même bonheur. Je deviens la mascotte du camp. Je participe aux travaux avec les soldats chargés de l’entretien, tous sont gentils avec moi, me rapportent des bonbons à leur retour de permissions. Il m’arrive d’accompagner Lariflette (c’est le surnom du soldat qui s’occupe des cochons) en ville avec un chariot peint en vert à quatre roues, avec un essieu avant mobile.je suis assis à coté de lui sur le siège avant, il me laisse parfois guider le cheval, je suis en pleine conquête de l’Ouest et encore une fois le roi n’est pas mon cousin ! J’assiste avec curiosité aux manœuvres qui de temps à autre ont lieu avec les unités venant de Rennes. Après leur départ Papa fait une grande ronde « dans mon domaine » pour constater d’éventuels dégâts. Il arrive que nous trouvions une grenade offensive perdue par un combattant. Il m’apprend à me protéger derrière une butte de terre avant de dégoupiller et lancer la grenade ; il me fait promettre alors de venir le chercher, pour faire la même chose, après avoir balisé l’engin, si j’en trouve un quand je suis seul. J’observe les séances d’école du soldat. Seul, je refais les mouvements ou je redonne les ordres. Un jour alors que je suis avec Papa au réfectoire de la troupe, entre le Colonel commandant le 41ième RI : premier à l’apercevoir je crie  «  à vos rangs fixe », j’ai le droit après la mise au repos à un tonnerre d’applaudissement et une poignée de main du Colonel. Tantôt j’exécute, tantôt je commande, souvent je rêve, peut-il y avoir meilleure école ?
Oui celle des enfants de troupe à laquelle je pense de plus en plus. J’attends toujours les vacances avec autant d’impatience et le retour de Guy pour jouer, aller à la pêche mais surtout pour qu’il me parle de ma future école.
Il me faudra pourtant faire du forcing pour obtenir de mon père que je puisse me présenter au concours d’entrée des écoles militaires. Je dois aller jusqu’ à me frapper la tête contre le mur de ma chambre pour le faire céder. Peut-être l’image qu’il en a eue au cours de sa carrière ne l’a pas vraiment convaincu, peut-être et plus sûrement ne veut-il pas me lier si jeune à un contrat de cinq ans. Finalement il est admis que le dossier sera fait. Presque simultanément, il est constaté, que malgré mes succès à l’école, j’ai un point faible, il me poursuivra d’ailleurs à vie : l’orthographe. L’abbé Chesnais qui ne souhaite pas un échec pour son école (nous sommes en pleine guerre scolaire entre les écoles libre et laïque), me confie à Mademoiselle Bouvet, institutrice préparant les enfants au certificat d’étude, avec mission de me faire réussir le concours d’entrée en 6ième en bannissant les fautes d’orthographe de mes dictées et surtout de mes rédactions.
Ainsi se déroule l’année, sans difficulté particulière ; à l’école tout va pour le mieux, sans valoir le bulletin précédent, celui de deuxième année me voit osciller entre la première place et la 3ième. Je suis présenté à la «  première partie du CEP » des écoles catholiques dans le Canton de Fougère, diocèse de Rennes, à laquelle je suis reçu avec la mention Bien. En fin d’année je reçois le 1ier prix d’excellence et les prix de calcul, dessin, écriture, rédaction, lecture, l’orthographe m’échappe et pour cause. En récréation nous jouons au foot, uniquement entre treize heures et quatorze, avant l’arrivée des instits. Sinon, au ballon prisonnier, au gendarme et aux voleurs, aux billes : Le pot, le mur, le circuit etc. rien de très original dans ces jeux intemporels d’écoliers. Cependant un jeu nouveau fait fureur, la toupie. Celle-ci, de fabrication artisanale est lancée en déroulant la lanière d’un fouet, dans laquelle elle est lovée. Il ne reste plus qu’à la guider et l’accélérer par l’application de coups de fouets aussi nombreux qu’adroits. C’est la coqueluche du moment. Je continue cependant à préférer comme toujours ma vie dans la nature et l’observation de cette dernière. Un jour, rentrant de l’école, j’aperçois une scène extraordinaire : .devant moi, sur la route, je vois une couleuvre dressée d’un tiers de sa longueur et oscillant de droite à gauche ou inversement ; en face d’elle, un petit oiseau en vol stationnaire semble suivre les mouvements de la tête du reptile. J’ai le choix : écraser le serpent en passant dessus avec le risque de chuter s’il se prend dans les rayons car il fait au moins un mètre cinquante, ou respecter la loi de la nature et ne pas intervenir pour assister à la mise à mort de l’oiseau hypnotisé ? Ebahi par le spectacle, je freine au dernier moment, saute de mon vélo. Le bruit met fin à ce spectacle par la fuite des antagonistes. Je n’avais jamais assisté à cette sorte de ballet et n’en avais jamais entendu parler. Ai-je sauvé l’oiseau du serpent ? En rentrant, je décris la scène à mon père…Il est dubitatif, il n’a jamais vu. Christiane, me lâche en rase campagne, disant ne pas avoir fait attention, il est vrai que cela s’est passé assez vite. Je revis encore très souvent cette scène. A cette époque sans doute bercé par les histoires de mon grand-père, je suis plutôt porté à croire que les serpents charment leur proie. Plus tard, en 1967 dans le film du livre de la jungle, Kaa ne charme-t-il pas Mowgli ? Bien sûr, depuis j’ai fait la part de la légende. Aussi me suis-je longtemps demandé à quoi j’avais assisté ? Et puis voila peu de temps, dans mon parc j’ai observé une scène assez exceptionnelle. Alerté par les cris de pies, je vois un petit verdier finir son premier vol malhabile dans un bosquet. Sans se concerter, mais avec le même professionnalisme que Starsky et Hutch, les deux corvidés en habit encerclent le buisson, tournant autour en restant cependant sur un même diamètre, ne laissant aucune chance à l’oisillon. C’est alors que l’histoire tourne au sublime. Un groupe d’une vingtaine de verdiers adultes est apparu. Il faut savoir, et cela se remarque l’hiver autour d’une mangeoire, que les verdiers sont des oiseaux grégaires bien que très agressifs. Un peu gaulois dans toute l’acception du terme, ils passent aussi leur temps à se « voler dans les plumes ». Là, je ne sais par quel miracle ils ont constitué une véritable escadrille et piquent alternativement comme des stukas, leur piaillement tenant lieu de sirènes, sur les deux pies. A ce stade, on imagine le conte de fée : David enfonçant Goliath. Hélas, malgré de nombreuses attaques, les pies ne se détournent pas de leur mission. Elles dépècent finalement l’oisillon, tandis que l’escadrille disparait comme elle s’était formée. Et depuis je me demande si ma couleuvre n’a pas été « attaquée », par une courageuse maman oiseau afin de détourner l’attention du reptile qui venait ou tentait d’avaler un de ses oisillons? Nouvelle question pour alimenter ma réflexion pour les décennies à venir…Je ferme cette trop longue parenthèse.
Dans le même temps je prépare ma communion solennelle. Au catéchisme je suis, là encore, premier à deux compositions trimestrielles sur trois. Celle du deuxième trimestre me voit second, battu de très peu par Bernard D. de l’école publique. Ceci prouve au moins que le curé est impartial… ou adroit, même si le reproche qu’il m’adresse est, lui, glacial. Ce résultat vaut à mon père, et pas pour son plaisir, le privilège de porter une lourde croix en tête du cortège le jour de la communion. Ce jour là, le 31 mai 53, je revêts un véritable habit de lumière. Échappant, à mon corps défendant, au bleu classique avec brassard blanc, je me retrouve, je n’en demandais pas tant, en costume Eton beige à col et bandes de velours marron. Il s’agit en fait du costume porté par Guy sept à huit ans plus tôt, retouché pour l’occasion. Cet emprunt n’échappera pas à l’observation de quelques langues bien pendues de Saint-Aubin du Cormier. Danièle avait fait sa communion à Gosné quelques jours avant, le 10 mai 1953. Danièle était une très agréable camarade de jeux. Elle habitait Gosné et très souvent le jeudi accompagnait sa Maman qui rendait visite à la mienne. Nous jouions alors avec elle et Christiane à tous les jeux de notre âge, cache-cache, au docteur, au papa et la maman, recherche de hanneton, nombreux à l’époque, etc.… J’avoue que Danièle me plaisait beaucoup, premier béguin  ? Discret en tous cas et non déclaré. J’ai cependant beaucoup souffert lorsque j’appris que son Père, adjudant casernier du camp avant son départ pour l’Indochine, s’était tué avec son billet d’avion de fin de séjour dans la poche, à Saigon sur la route de l’aéroport. Nous nous sommes revus quelques fois à Rennes puis, sans doute sa Maman a-t-elle rejoint sa région d’origine, et un jour, sans explication, nous avons trouvé leur porte fermée, ils avaient déménagé.
Enfin, mon dossier pour le concours des écoles militaires préparatoires était revenu avec avis favorable, le lieu et la date du concours étaient fixés. C’était à Rennes, à la caserne du Colombier, sur deux journées complètes, entre les matières de cultures générales et les tests psychotechniques. Dès potron-minet, au matin du jour « j » mon père m’emmena sur sa 125 cm3. Nous chantions dans le vent à tue tête notre rengaine du moment: (je te lele, l’avais laislais, bien dit Lili, que tu lulu, serais laislais, bientôt lolo ma femme…) sans doute pour m’amener à une plus grande décontraction. Sur les lieux du concours, me voyant bien résolu, il me planta dans la caserne plus que vétuste du Colombier, au milieu des autres candidats. Mon retour devait s’effectuer par le car jusqu’à Gosné, puis, à pied sur quatre kilomètres jusqu’à la maison. Ainsi deux jours de suite je planchais là, bien conscient que se jouait une grande partie de mon avenir, celui que je choisissais, contre la volonté de mes parents mais avec leur assentiment. Le soir je rendais compte de ma journée, il me semblait que dans l’ensemble, je n’avais pas souffert. J’avais en particulier apprécié les batteries de tests, choses toutes nouvelles pour moi. Ma seule inquiétude tenait au nombre de fautes d’orthographe laissées dans la dictée et la rédaction. Le dernier jour, fier de mon rythme de marche, j’annonçai fièrement à mon père que j’étais rentré de Gosné à la maison au pas cadencé, ce à quoi à ma grande surprise il me répondit : «  comment peux tu le savoir, tu étais seul ? » Je redécouvrais encore la nécessité de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler. Je ne me souviens pas clairement de la date du concours mais elle était tôt, peut-être avril ou mai ? Toujours est-il qu’il fallait attendre très longtemps les résultats.
Dans le même temps, nous attendions une autre nouvelle. Le contrat d’engagement de mon père arrivait à son terme le 05 juin 1953. Le prochain, s’il était souscrit, entraînait ipso facto un départ pour les TOE. Maman était désespérée. Depuis 1945 elle avait tout fait pour empêcher Papa de partir en Indochine. Cette fois ci, ce dernier refusait catégoriquement d’échapper à ce qu’il estimait être son devoir. Il ne voulait plus vivre de nouvelles galères. Sa décision était irrévocable. Il rengageait au titre d’un départ pour « l’Indo » comme on disait à l’époque. Dans ces circonstances mon admission à l’école militaire préparatoire de Billom (EMPB) passa tout d’abord au second plan. Il fallait régler de nombreux problèmes avant le départ de mon père. Tout d’abord se loger. Ne commandant plus le camp, il devait quitter le logement afférent à la fonction. Ce fut fait, nous emménageâmes à Saint-Aubin du Cormier, rue de la Garenne, un appartement vide, au premier étage, qu’il fallut meubler en catastrophe. L’appartement, vétuste et sale demanda beaucoup de travail aux parents, pour une mise en état minimum. Bien-sûr il n’avait ni l’eau, ni le chauffage ni aucune autre commodité, le seul luxe était un évier qui envoyait les eaux usées dans le caniveau bordant la rue. L’eau potable se prenait à la pompe sur le trottoir d’en face. Les toilettes étaient une cabane au fond du jardin, mitoyenne avec celles des locataires du rez-de-chaussée. L’entrée de la maison était de plein pied sur le trottoir, on s’engageait alors dans un couloir sombre qui conduisait au jardin, peu avant ce dernier, une porte sur la droite ouvrait sur un escalier assez raide qui conduisait au premier. Une nouvelle porte donnait sur un immense couloir partant sur la gauche. A droite du couloir, la presque totalité de l’appartement, donnait sur la rue, tandis que sur la gauche, le couloir longeait le jardin; tout au fond sur la gauche, totalement isolée du reste de l’appartement se trouvait une chambre : la mienne ; plus loin le couloir se prolongeait par un escalier conduisant à une immense chambre de bonne en très mauvais état. Je ne me souviens plus de la date de notre emménagement, je sais seulement que le repas de ma communion eut encore lieu au camp le 31 mai 1953. Je pense que le déménagement eut lieu à la fin de l’année scolaire, alors que les parents nous avaient déposés à saint-Launeuc. C’est début juillet que nous avons appris officiellement que Papa devait préparer, toutes affaires cessantes, son départ pour l’Indochine : piqures, vaccinations, permissions et mise en route vers le GITCE de Fréjus, (Centre préparant le personnel à affronter son proche avenir dans un environnement pour le moins particulier) le 30 août 1953.
Les permissions se passèrent donc à Saint-Launeuc où Papa et Maman vinrent nous rejoindre fin Juillet. Superbes vacances, plus belles que jamais, sachant qu’il fallait en profiter au maximum avant le départ de Papa. Fin août, retour à Saint-Aubin, rue de la Garenne, découverte pour Christiane et moi de notre nouveau lieu de vie, pour peu de temps en ce qui concernait Papa et moi. L’ensemble paraît simple mais confortable, la totalité des sols du bas de l’escalier d’entrée jusqu’au haut de celui de la chambre de bonne est cirée comme une patinoire, conformément à l’une des marottes de ma mère. Je suis déçu cependant par ma chambre : elle est grande, bien éclairée par deux fenêtres mais monacale avec pour tout mobilier : un cosy, une chaise. Elle me parait totalement à l’écart du reste de l’appartement, je me sens comme…déjà rejeté. Pourtant je sais qu’il n’en est rien et qu’en fait cette chambre ne sera plus qu’un lieu de passage. Dans ces conditions, il est naturel que Christiane soit plus près de Maman, elles seront si seules !
Le 30 août Papa gagne Fréjus. La séparation sur le quai de la gare est terriblement douloureuse. Certes il reviendra quelques jours avant le départ définitif, mais je ne serai pas là mais à Billom. Je quitte donc ce père, mon modèle, ce compagnon de tous mes instants de bonheur, celui à qui je peux tout dire ou presque, un de mes héros au même titre que Leclerc et de Lattre; je le quitte pour un séjour prévu de trente mois. Malgré mon jeune âge, je comprends que je le quitte enfant et que si je le retrouve, après tous les risques qu’il va courir, je serai adolescent, je me serai construit sans sa présence. Sans sa présence oui ! Mais pas sans lui car il m’a déjà donné les armes que j’utilise encore au moment où j’écris. L’étreinte est à la fois prégnante, douloureuse et fusionnelle.je ne sais refréner mes sanglots, d’ailleurs je ne le veux pas, je souhaite qu’il sache à quel point il me manque déjà. Il le sait, lui qui doit cacher sa douleur pour ne pas aviver la mienne. Le retour vers la maison est lugubre. Maman doit être plus abattue que moi. Elle sait que plusieurs femmes auxquelles Papa avait rendu visite ont récemment perdu leur mari au combat…Elle ne connait personne encore à Saint Aubin, elle sait aussi que dans une semaine elle devra me laisser partir pour trois long mois. Une fois encore quelle leçon de courage m’administre-t-elle ! Les jours passent très vite. Je pense sans cesse à mon Père. J’ai le cœur gros de son absence, bien qu’heureux de rejoindre enfin l’école où je souhaitais si ardemment me rendre. Mon cœur saigne à l’idée d’abandonner Maman en ces circonstances. Je suis rongé d’inquiétudes à l’idée de plonger dans l’inconnu, Ma grand-mère saurait me dire : « c’est au pied du mur qu’on voit le maçon » Alors, que diable, bâtissons !

Le voyage en train est interminable, Comment ai-je pu prendre la décision d’aller si loin ? Nous avons fait halte dans la région parisienne, à Soignole, pour saluer au passage mon oncle René et ma tante Alice. Eux aussi s’étonnent de mon choix ! J’en profite pour me gonfler un peu auprès de mes cousins plus jeunes : Josiane et Gilles. En fait : je tente de me rassurer moi même. Le voyage se poursuit, rien ne me distrait de mes pensées, pas même l’éternelle course entre le train et les voitures. Puis le paysage change, apparaît la chaine des puys, c’est nouveau, j’aurai le temps de me familiariser, mais je commence à comprendre que je suis loin, vraiment très, très loin de chez moi. Nous arrivons enfin à Billom. L’accueil convient à ma mère, je ne sais quant à moi où donner de la tête, tout est si nouveau. Maman a sympathisé avec deux couples accompagnant leur enfant : les Granger, commerçants en Mayenne et les Morillon, nous serons tous les trois dans la même classe. C’est avec eux que je suis pris en photo devant le mat des couleurs, après avoir revêtu la tenue de sortie. L’heure tourne, il faut se préparer aux adieux, je les crains déchirants. Une fois encore, malgré tout ce qui l’étreint, Maman m’administre une nouvelle démonstration de maîtrise de soi. Devant mes camarades je dois moi aussi faire preuve de courage. Elle en joue ! Je saurai, beaucoup plus tard, les affres de son retour solitaire.
C’est le soir venu, dans ce lit de soixante-dix centimètres de large, entre les draps de lin rêches, coupés en leur milieu, qu’au moment de la sonnerie de l’extinction des feux, les notes tristes du clairon déclencheront un torrent de larmes, des frissons d’angoisse et de doutes. C’est là que je prendrai conscience de ma décision et de l’absolue nécessité de l’assumer.

FIN…



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8 thoughts on “Enfant de troupe, une vocation?

  • Jean-Pierre SOYARD
    21 décembre 2018 à 21 h 44 min
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    De retour de la brousse calédonienne où , faute de wifi, j’ai été coupé du monde extérieur..je m’empresse d’interroger mon Ipad (Et oui c’est ainsi que nous sommes conditionnés aujourd’hui ! )C’est avec beaucoup de plaisr, comme d’habitude, que je lis cet émouvant et passionnant témoignage. Merci de nous faire partager cette période bouleversante de ton enfance.

    JP

     

     

     

     

     

  • Jean-Paul GALLERON
    21 décembre 2018 à 20 h 19 min
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    J’espère que ce n’est pas un clap de fin !!!

    N’étant pas “enfant de troupe”, je serais intéressé par un récit de tes années passées à Billom, car je n’ai pas eu la curiosité de me faire raconter ces années de “piou piou”, ainsi que nous disions. Je ne savais pas qu’il fallait un examen pour entrer dans ces écoles, sûr que c’était un droit des fils de militaires.

    Comme à la fin d’une pièce de théâtre, je réclame un “bis”

  • Jean-Jacques NOIROT
    21 décembre 2018 à 7 h 47 min
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    École Militaire préparatoire….mais préparatoire à quoi, puisque tu étais prêt….!

    Grâce à ton père. C’est là toute notre différence.

    Nous avons passé deux ans ensemble dans la très brillante 7/3 3/3. Ce récit me fait mieux comprendre l’EOA travailleur, volontaire, studieux que tu as été. Un contraste avec les EMP’S plutôt branleurs que beaucoup, dont moi, étions.

    C’est toi qui avais raison. Ton éducation nature-famille-héros t’avais bien préparé.

    Bravo  cher Jean-Claude.

  • Avatar
    20 décembre 2018 à 22 h 08 min
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    Merci Jean-Claude pour ton témoignage passionnant et vivant, où je me retrouve un peu quand je suis rentré en 1955 à l’EMP d’Aix-en-Provence. Mon père rentrait d’Indochine 2 ans plus tôt et pensait repartir dans les années suivantes en Algérie. En garnison à Sarrelouis, j’étais alors enfant de troupe dans la famille… Mon père a souhaité me faire passer le concours d’entrée aux EMPs à Sarrebruck…  Souvenirs, souvenirs… Bien amicalement Jean-Marie

  • Antoine THIRY
    20 décembre 2018 à 12 h 04 min
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    Merci , Jean-Claude, que de beaux et de poignants souvenirs de la campagne que moi aussi j’ai connue puisque nous habitions avec mes huit frères et soeurs une petite ferme isolée entre quatre villages distant de 3 à 4 kilométres de la maison et à 7 kilomètres de Nancy. Et c’est Maman qui nous faisait l”école jusqu’à la sixième, y compris le catéchisme . Et on tirait le diable par la queue ! Ca se traduisait en particulier par nos voitures car nous étions les derniers de la région à posséder une Citroën B 6 Rosalie, après la C 4 de la fin de la guerre. Ma fibre militaire a poussé beaucoup plus tard que toi !Et encore bravo pour ta prose !

  • Avatar
    19 décembre 2018 à 21 h 08 min
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    Beau bouquet final !  Beaucoup de tendresse en filigrane dans ton récit. Merci et bravo pour cette histoire d’une époque que les moins de 20 ans ne peuvent pas … subodorer ! Une question cependant. Qu’est devenu Guy, ce grand frère, ce maître à penser ? Par ailleurs , s’agissant de tes souvenirs, j’espère que ce n’est pas là, un “clap” de Fin !

    • Jean-Claude LUCAS
      20 décembre 2018 à 0 h 12 min
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      Merci Michel pour ta question.

      Guy est entré à Saint-Cyr : Promotion “Terre d’Afrique” Nous nous sommes souvent croisés pendant notre carrière, ne négligeant pas à l’occasion des petits déplacements. Passé Colonel, il a pris sa retraite à Saint-Aubin du Cormier. Je l’ai rejoint en 1998 en prenant ma retraite à Liffré ( distant de 9 km). J’ai assisté à ses funérailles en 2014. Je me suis encore recueilli vendredi dernier sur sa tombe…

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