Ha! Les batteries…

Les batteries (battages) ont toujours été un moment fort de mes vacances, plus j’avancerai en âge et plus elles le deviendront. A Saint-Launeuc, nous participions régulièrement à celles de la famille B. qui habitait alors la Ville Jolie. La famille se composait de la mère, veuve depuis la guerre, et de quatre enfants. Le fils aîné Elie, « chef de famille » depuis ses six ans, conduisait l’attelage pour les labours depuis la mort de son Père, tandis que sa mère tenait le brabant. Hélène, grande fille brune participait également à tous les travaux agricoles et ménagers. Lucien et Alice allaient encore à l’école, mais prenaient leur part bien évidemment aux travaux de la ferme. Ces gens pieux, d’une grande gentillesse, surmontaient la misère par un travail forcené. Malgré leur emploi du temps chargé, ils trouvaient le moyen de toujours sourire, de toujours plaisanter pour combattre toute forme de morosité. Ils avaient le cœur sur la main, toujours prêts à rendre service. Nous prenions quelque fois notre beurre chez eux, mais surtout participions aux gros travaux agricoles pour leur donner un coup de main. Il en allait du ramassage des pommes de terre, de la fenaison, de la moisson mais surtout des battages.

Lors de nos premières batteries à la ville jolie, très jeunes encore, ma sœur et moi servions à boire. Cela consistait à se promener en permanence sur l’aire de battage avec un pichet de cidre (une brique) et deux ou trois bols (le contenant de la bolée de cidre) et à proposer à boire. L’aire de battage était une vaste cour, bordée d’un coté des hangars, d’un autre par l’étable, les soues et les bâtiments d’habitation très bas, nantis de petites ouvertures qui laissaient passer le soleil l’hiver, quand lui-même était au plus bas, mais lui interdisait de darder ses rayons à l’intérieur, lorsqu’il était au zénith. Des deux autres cotés, des talus boisés bordaient des cultures en enserrant la cour. Les hommes et les femmes, coiffés de casquette, de chapeau de paille ou de mouchoir noué aux quatre coins travaillaient le plus souvent par une extrême chaleur et en plein soleil. Quelques fois débraillés pour lutter contre la sueur, ils étaient toujours assoiffés sous l’effet conjugué du soleil et de la poussière. Il était aussi surprenant qu’agréable de voir et d’écouter ces gens rieurs, enjoués ayant toujours un mot gentil, jamais déplacé malgré leur fatigue. Le vacarme, la chaleur et la poussière, qui prenaient à la gorge, donnaient davantage encore de sens à notre rôle. Je ne mesure pas la quantité de bolées de cidre avalée ; il était aussi de bon ton de pousser les quelques parisiens accidentellement sur place à consommer sans compter cette boisson présentée comme non alcoolisée. Le soir chacun racontait comment tel ou tel vacancier, cette année là ou dans les années passées, avait été reconduit chez lui au fond d’une « berrouette ». Il est vrai aussi que les paysans du cru en consommaient bien d’avantage mais le supportaient par habitude ce qui leur permettait de rentrer en toute autonomie, mais souvent très chargés malgré tout ! En prenant de l’âge ma sœur ne poursuivit pas son rôle de vivandière. Elle s’engagea, de plus en plus souvent, pour donner un coup de main à la cuisine où se trouvaient déjà ma grand-mère, plus rarement ma mère, qui naturellement avait plus de difficulté à s’accommoder des manières, des conversations et du patois qui heurtaient quelque fois son élégance, sans diminuer l’amitié sincère qu’elle accordait à la famille… Quant à moi je passai à l’atelier suivant, le moins physique, tenu exclusivement par les femmes et les jeunes enfants : le ramassage de la bale, celle-là Même qui remplissait nos paillasses et édredons. Il s’agissait tout simplement, accroupi au bord de la machine, de rassembler l’écorce des céréales et de l’enfourner dans de grands sacs, dans un nuage permanent de poussière et un boucan de tous les diables, soit pour la jeter, soit pour reconstituer plus tard des édredons.

Avec la perte de mon grand-père, et l’entrée de ma grand-mère dans une communauté religieuse, nous perdîmes un moment le contact avec les habitants de Saint-Launeuc. Ce ne sera que plus tard, afin surtout de nous rapprocher de notre grand-mère, que mes parents vinrent s’installer à Merdrignac, chef-lieu de canton de saint-Launeuc, près de la communauté.
Nous habitions maintenant un vieux moulin, le moulin du Bois Jouaire situé à environ deux kilomètres de Merdrignac sur la route d’Illifaut, à cinq-cents mètres de la première ferme. Ce moulin était pour moi un rêve. Situé au bord d’une petite rivière, l’Hivet, sa roue était alimentée par un bief qui partait de la rivière bien en amont et y retournait sur notre terrain, soit par une cascade en amont du moulin si l’on voulait court-circuiter la roue, soit en aval par un petit confluent lorsque le moulin était en action. Peu pêchée et très poissonneuse, cette petite rivière de première catégorie comblait le pêcheur de truites invétéré que j’étais devenu.

Peu de temps après notre aménagement, nous eûmes le plaisir de retrouver les B. qui s’étaient installés au hameau du Vôt près d’Illifaut soit à deux ou trois kilomètres du moulin. Dès les premières grandes vacances, je reprenais ma participation à la moisson. Au tout début, Elie me mit au défit d’effectuer une « charretée » de gerbes de blé, afin disait-il de faire vraiment partie de la grande communauté des paysans. Cela ne paraît rien. Pourtant je savais par où devait passer la charrette pour gagner la cour de la ferme, à quel point il fallait la remplir et j’en avais vu déjà au moins deux verser dans le chemin creux qui était sur l’itinéraire. Je ne pouvais me dérober, le jour dit, je m’exécutais. Debout sur le plateau de la charrette, dont les ridelles latérales avaient été enlevées pour permettre un chargement plus important débordant largement des deux cotés, j’attendais les gerbes. Elles m’étaient lancées, au début à la main, puis prenant de la hauteur avec des fourches étroites à trois dents par Elie, Lucien et Hélène. Il s’agissait, mais je l’avais vu de nombreuses fois, de réceptionner ces gerbes et de les disposer par couches successives dans la charrette avec célérité en effectuant des dépassements latéraux le plus important possible au départ, sans toutefois risquer de toucher les bords du chemin creux qui nous attendait. Simultanément pour conserver l’équilibre général, il fallait resserrer sur le centre au fur et à mesure que s’amoncelaient les couches successives. Le chargement effectué, les deux frères l’arrimèrent solidement. J’attendais la première sentence : la validation accordée par Elie. Elle me fit chaud au cœur mais encore fallait-il attendre la seconde plus difficile encore : le franchissement du chemin creux, parsemé tantôt de roches provoquant des cahots, tantôt de trous d’eau dans lesquels les roues s’enfonçaient presque jusqu’aux moyeux, en plein mois d’aout. J’avais beau penser qu’Elie ne m’aurait pas donné son aval s’il avait eu un doute, j’avais en tête cependant que quelques charrettes dûment certifiées avaient versé précédemment. Ce fut donc avec un réel soulagement que je vécu l’arrivée de mon attelage dans la cour. J’avais réussi mon examen pratique de passage pour devenir en quelque sorte : « Paysan d’honneur » étonnement ! J’en étais très fier, tant je partageais la vie si difficile mais si exaltante que menaient ces gens courageux.

Il fallait maintenant terminer la dernière gerbière qui culminait déjà à près de six mètres en plaçant les dernières gerbes, grains vers le centre, paille vers l’extérieur en conservant la forme circulaire régulière puis recouvrir le tout de paille pour la protéger de la rosée jusqu’au lendemain matin, début du battage. Déjà le mécanicien s’activait autour de la machine à battre qui venait d’arriver. Prenant l’affaire en main, Elie fit placer la machine aux plus près des gerbières, accoler la lieuse, pour la paille, et la prolonger d’une rampe pour faciliter le travail des porteurs. Le mécanicien nous demanda de l’aide pour caler l’ensemble. Enfin le tracteur fut calé lui aussi à l’opposé et la courroie servant à transmettre l’énergie du tracteur à la machine fut tendue entre les poulies des deux engins. La courroie, comme sa tension, furent méthodiquement vérifiées, une rupture, ou une sortie des poulies pouvaient engendrer des accidents mortels. Un essai fut effectué, La machine s’ébroua brutalement dans le bruit infernal caractéristique à la fois des batteurs et contre-batteurs et du tressautement des tamis. Tout étant normal elle fut arrêtée jusqu’à la reprise du travail du lendemain aux aurores.

Dès sept heures, heure solaire, tous les renforts attendus étaient sur place. En effet la coutume voulait que tous les fermiers du hameau Participent en fonction de leur superficie en céréales à la constitution du groupe de battage, qu’ils appelaient le « souète», selon une alchimie que je ne saurais définir avec précision, mais où entraient à la fois l’économie, la raison et la générosité. Sept heures, au soleil, la brume commençait à peine à se lever, chacun et chacune s’installaient autour de la grande table de la pièce à vivre sur les bancs et quelques chaises disponibles. Sur la table étaient disposé deux mottes de beurres des pains de trois livres ainsi que des craquelins et des crêpes. Déjà les mouches recouvraient la table quand d’autres bruissaient dans les rubans gluants accrochés aux poutres, pour protéger les mètres de saucisse enroulés sur un axe de bois suspendu au plafond. La maitresse de maison, aidée des premières arrivées, distribuait le café à l’aide des cafetières au cul noirci par des braises de l’âtre. Les conversations allaient bon train, sans pour autant qu’une minute ne soit perdue. Puis sans qu’un signal particulier ne soit donné, tout ce petit monde sortait de la maison pour gagner la cour et rejoindre le poste qui lui revenait. Selon l’habitude, l’âge, la position familiale chacun connaissait la place qui lui était dévolue, quitte à ce que dans la matinée des ajustements soient effectués en fonction des besoins. La machine était alors mise en route. Le monstre de bois, de poulies métalliques et de courroies multiples, dans un hoquet terrifiant, s’ébrouait et se mettait à mugir dans une longue plainte aigüe qu’il faudrait supporter toute la journée. La batteuse n’était en fait qu’un immense système digestif avec au sommet une large gueule, prête à enfourner tout ce qui lui serait présenté. Par un puissant jeu d’une mécanique tapageuse, au travers du batteur cylindrique gémissant, d’un contre batteur tressautant, de mouvement internes actionnant des tamis trépidants et une soufflerie vagissante elle rejetterait, dans un nuage de poussière par tous ses orifices le produit de sa digestion. J’escaladais rapidement la meule que nous avions terminée la veille, dégageais la paille de son sommet et balançais les première gerbes vers le tablier de la machine sur lequel se trouvaient Elie, Lucien et un troisième homme. Ce dernier réceptionnait les gerbes les passait à Lucien qui de la lame de son couteau tranchait le lien avant de la tendre à Elie qui remplissait le poste d’engreneur. Celui-ci déployait la gerbe en javelle, grain vers l’avant poussait l’ensemble vers le batteur qui aspirait grains et paille avec force. L’engreneur, souvent le patron de la ferme, était par son adresse, sa vitesse, son savoir faire et sa prudence celui qui imprimait la cadence à tout ce groupe qui s’activait autour de la machine. Trop lent, tous perdaient leur temps, trop rapide il risquait, en égaillant insuffisamment la javelle, de bourrer le batteur, surtout, par inattention son bras pouvait être happé avec de très graves conséquences. Deux hommes du village y avaient perdu un bras dans les vingt dernières années. Le rythme de croisière était atteint. Les gerbes tombaient avec régularité près des trois hommes situés sur le tablier de la batteuse. Régulièrement approvisionnée, la machine noyée dans un épais nuage de poussière, crachait la paille à l’arrière, la balle à l’opposé mais sur le devant, tandis que le blé se répandait dans la trémie située au centre. A l’arrière les vétérans, généralement vêtus d’une veste de travail et coiffés d’une casquette, s’avançaient en file indienne, à quatre ou cinq, la fourche sur l’épaule, au dessous de la rampe sur laquelle les bottes de paille avançaient sporadiquement. La rampe étant peu élevée, il suffisait de hausser légèrement l’épaule pour enfoncer la fourche dans la botte, puis de la porter d’un pas de sénateur jusqu’au hangar ou une équipe plus jeune prenait la relève pour édifier le pailler. En fin de journée je m’étais essayé à ce poste, par surprise. J’eus le temps de transporter une botte, de constater que l’effort n’était pas considérable, avant de me faire chahuter par les anciens qui ne souhaitaient pas partager leur relative sinécure. En revanche ranger la paille dans le hangar sur une certaine hauteur demandait beaucoup d’efforts et surtout de l’attention afin d’assurer la stabilité. A l’avant de la machine, presque dessous volait dans un énorme nuage de poussière la balle que quelques femmes et enfants collectaient dans des sacs de jute et sur des bâches. En robe mi-longue, ces femmes avaient la tête couverte d’un grand mouchoir à damier noué aux quatre coins tandis qu’un autre, autour du cou, tentait d’arrêter cette fichue poussière qui de toute façon s’insinuait partout. Pas très loin quelques hommes jeunes et costauds s’apprêtaient à transporter le blé. Les sacs étaient placés sous les goulottes partant de la trémie : l’une dont la trappe ouverte laissait les grains couler rapidement, l’autre fermée se trouvait prête à prendre la relève. Derrière, les hommes, en chemise largement ouverte et sans coiffure pour ne pas entraver leurs gestes, se préparaient à porter les sacs de jute, remplis de quatre-vingts kilos de bons grains. Avant que le sac ne soit plein, il fallait avoir le réflexe de refermer la trappe, laissant environ vingt centimètres de jute libre pour bien tenir le col du sac serré ; un coéquipier aidait à charger le fardeau sur les épaules du porteur. Alors que ce dernier, à petit pas, ployant sous la charge, gagnait le bas de l’échelle appuyée au mur, face au grenier, le porteur suivant ouvrait la trappe de la deuxième goulotte pour emplir un nouveau sac, ainsi de suite… Arrivé au pied de l’échelle, il fallait consentir un effort encore plus important bien que les maisons ne soient pas très hautes, pour atteindre le grenier. Il restait à se baisser pour franchir la porte, s’approcher du tas de grain pour lâcher enfin le col de jute et laisser s’écouler la précieuse charge. Il arrivait qu’en fin de journée, les moins fiers… Ou les moins solides chargent plus modérément les sacs. Là aussi je voulus m’essayer, la tentative tourna court. Alors qu’on allait me charger un sac exceptionnellement modeste sur le dos, Elie, que je n’avais pas vu me rappela que ma mère lui avait donné des consignes et que de toute façon je ne faisais pas le poids… Et toc! Je me contentais donc de laisser couler entre mes mains quelques grains gorgés de soleil, ruisselant comme l’eau limpide à laquelle ils seraient associés par la farine pour faire le bon pain de froment, luisant comme l’or qu’ils fourniraient, en une petite quantité vitale, à ces courageux fermiers.

A midi, la pause était la bienvenue. Enfin, après quelques minutes de bourdonnements d’oreilles intenses, il redevenait possible d’écouter le silence ! Des cuvettes d’eau, du savon et des torchons étaient disposés en avant de la table où serait servi le repas, afin que chacun puisse faire un semblant de toilette, tant la poussière, devenue crasse avec la sueur, s’était infiltrée dans tous les ports de la peau. Des tables et des tréteaux étaient dressés, entourés de bancs afin d’assoir tout ce monde, une trentaine pas moins, sans compter les enfants et les cuisinières et serveuses qui seraient du deuxième service, tandis que le travail aurait repris. Chaque ferme mettait un point d’honneur à bien alimenter ces travailleurs de force auxquels il ne fallait surtout pas se contenter de promettre. Souvent cependant pour ne pas trop perdre de temps le service du midi était froid. Chacun « tapait » dans les plats disposés sur la table, une fois coupé avec son propre couteau un large tour du pain de trois ou six livres. Sur cette tranche de pain souvent largement beurrée et qui servait d’assiette, on venait disposer une tranche de pâté, de lard ou de rôti froid. On coupait avec son Pradel, d’un même geste, le pain et sa garniture tenus dans une main. On portait les morceaux à la bouche avec le pouce et l’index de l’autre main, le couteau calé dans la paume de celle-ci. Le cidre continuait d’être versé à flot, tandis que le vin était plus généralement conservé pour le soir. A l’issu de ce repas, copieux, mais non sophistiqué le café était servi à volonté, beaucoup roulaient leur cigarette en discutant le plus souvent de la qualité du grain que l’on venait de battre, de celle de la paille, de la cadence imposée ou du temps que chacun souhaitait : Moins chaud mais tout de même ensoleillé. Les lames de couteaux essuyées sur la cuisse claquaient contre le manche en se refermant, le tout regagnait la poche… Le labeur reprenait, avec lui : Ce tapage assourdissant composé d’un concert de chuintements, de frémissements et de crissements dominés par les cliquetis et fracas de toutes natures, couronnés par le hurlement de sirène, engendré par le puissant ventilateur. « Y fallë huchë bé hao pour êt’ ouï »°.

Nous en étions au dernier tiers de la deuxième meule de froment. Contrairement au début, il ne suffisait plus de laisser tomber les gerbes vers le tablier mais au contraire de les projeter vers le haut, l’effort ralentissait la cadence, les réserves étaient engagées, nous nous retrouvions à trois ou quatre sur la meule. Un moment donné Elie m’appela, il souhaitait que je le rejoigne sur la machine… La plus belle surprise m’y attendait. Sous sa surveillance étroite, j’allais engrener à sa place un moment. Il me refit une démonstration un court instant pour me rappeler les temps forts d’un geste qui comme celui du faucheur semblait si simple mais rassemblait tant de techniques. Pendant une petite demi-heure, je fus l’homme le plus important de la batterie… Surtout, sans aucun doute, le plus fier et le plus heureux ! Le plus tendu aussi ! Je ne me fis cependant pas prier pour rendre la place, la cadence était asphyxiante, la tension nerveuse éprouvante, la chaleur étouffante. Dois- je dire : Elie fût pour moi, un peu à l’image de mon père, un être d’exception. Directeur en quelque sorte d’une entreprise de quarante à cinquante ouvriers, tenant, pour une grande partie de son temps, le poste crucial du chantier, Il conservait le temps de surveiller, assurer la sécurité ,encourager d’un mot gentil ou reprendre une maladresse avec mesure, tout en se préoccupant du stagiaire de service, en lui faisant connaître toute l’ampleur du métier dans le moindre détail. Si dans la vie, j’ai été si exigeant vis-à-vis de moi-même et attendu tant de compétence chez mes supérieurs, il fait partie de ceux qui m’y ont conduit. Après le froment vint le tour des meules d’orges puis de celles de l’avoine, les B. ne faisaient pas de seigle. Au moment de l’avoine, je vis un renfort s’activer à la balle, cette dernière étant la meilleure pour emplir les couettes alors que la majorité de la balle de froment et d’orge était répandue sur le fumier et sur les champs. La dernière gerbe engrenée, le dernier sac monté au grenier la dernière botte de paille tout en haut du pailler, chacun retournait faire un petit brun de toilette avant de passer à table. La famille donnait un dernier coup de main au mécanicien pour retirer la courroie de transmission, et le tracteur était avancé, pour atteler la machine. Celle-ci partait se mettre en place pour demain, dans une autre ferme du « souète »°°. Nous percevions alors dans le lointain et parvenant de plusieurs directions, la douce mélopée des autres machines, souffle résiduel d’un tumulte étouffé par les distances, qui continueraient à battre jusqu’à la nuit peut-être. Une fois de plus, j’avais pu constater combien l’ambiance de cette « fête » du travail était bon enfant. Chacun participait sans retenu, sans calcul, donnant tout ce qu’il savait faire, tout ce qu’il pouvait faire. Malgré la fatigue, le sourire était toujours au bord des lèvres, l’humeur était à la gaité. C’est cette franche gaité qui rendait ce travail supportable. Ces journées étaient physiquement éprouvantes, le métier de cultivateur restait décidément pénible, il en sera ainsi, pour le temps des moissons, jusqu’à l’arrivée des moissonneuses batteuses qui feront leur apparition dans les quelques années qui suivirent.

Je n’en ai pas fait beaucoup état, mais la participation des femmes était considérable tant aux postes opérationnels, surtout pour les plus jeunes, qu’au soutien logistique autour de la cuisinière et dans l’âtre. La quantité de légumes et de viandes épluchée, débitée cuisinée pour quarante à cinquante personnes était considérable, d’autant que les installations pour ce faire n’apparaissaient guère adaptées et que le repas du soir se devait d’être un repas d’exception. Si celui du midi se prenait sans s’attarder, celui du soir en revanche pouvait durer. Un éclairage était d’ailleurs prévu à cet effet. Les grandes tables restaient dressées à l’extérieur et rien ne manquait, tout était à disposition à profusion. Après une soupe traditionnelle, étaient servi : Des légumes provenant du courtil, une fricassée de poulet, un rôti de veau, de la salade du fromage et en dessert : Du far breton, des crêpes avec plein de beurre. Le tout était arrosé de cidre de vin de café. Les « Bocalées°°° » et les bouteilles de calva restaient sur la table afin que chacun se serve selon sa volonté. Le « violonou » sortait son crincrin, « l’acordéonou son diatonique, les moins fatigués dansaient, les autres écoutaient « les disous et les contous ». Chacun s’amusait, riait à gorge déployée même si quelques histoires paraissaient parfois un peu osées. Les filles n’étaient pas farouches, les gars entreprenants… Tout avait cependant une fin, car le lendemain à cinq heures au soleil, il fallait se lever, s’occuper des bêtes : les traire, les nourrir et refaire, à partir de sept heures une nouvelle journée tout aussi harassante, de l’autre coté du bourg. Après cette journée exténuante mais riche de découverte, de joie et d’échange, j’allais, après un profond décrassage, retrouver un bon lit… Et, demain, moi, sans même avoir honte, Je ferai la grasse matinée avant d’aller taquiner la truite !

D’autant que pour le blé noir, il faudra attendre septembre.
Encore une autre histoire !

NB :

– Battage= Batterie en Gallo

° – Il fallait crier très fort pour se faire entendre.

°° -Mot particulier, que j’écris de façon phonétique, par lequel était désigné en patois local donc oral, le groupe de fermes organisant ensemble les battages.

°°° La bocalée. Etait un bocal d’une contenance d’environ deux à trois litre dans lequel on mettait essentiellement du calvados et du sucre et… Quelque chose de bon ! Qui donnerait un goût agréable en macérant Il pouvait y avoir entre dix et quinze bocalées par ferme, avec : des griottes, des prunelles, de l’anis, des prunes, de l’orange, des grains de café, des noix, etc.

JCL



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5 thoughts on “Ha! Les batteries…

  • Guy RAGEOT
    9 mars 2018 à 18 h 53 min
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    Jean-Claude, toi qui était de l’Ouest as-tu connus le “voyage de l’alambique” ? Originaire du fin fond de la Normandie, grande productrice de Calvados, j’a vu au cours de mes vacances  les 2 engins se déplacer de ferme en ferme pour distiller le trop plein de mauvais cidre produit en quantité. Le premier alambique, l’officiel, était plutôt en bon état. Il servait à distiller le cidre”officiel” en calvados qui serait déclaré et taxé. C’était une obligation pour tous car le fisc aurait vite eu des doutes sur la ferme qui n’aurait pas produit ce nectar… un peu raide. Rien à voir ou à boire avec le Père Magloire du commerce !

    Mais point ne faut trop abuser, la vraie récolte était faite par l’alambique “officieux”. C’était un bien quasi communal. A l’époque où je l’ai aperçu, il était tiré par deux percherons, et son état ne lui présageait pas une longue vie… quoique ! Son calva était de même nature que l’autre, aussi imbuvable à la sortie des serpentins. Mais un bon calva devait vieillir, dans ce coin de Perche, dans des bonbonnes en terre plutôt que dans des tonneaux.

    Mon père se ravitaillait chez un voisin qui avait encore des droits de distillation. Ce vieux gars (comme on disait des célibataires) a laissé à sa succession, caché sous son lit, des bonbonnes de calva… et des pièces d’or. La succession n’a pas beaucoup profité au fisc : les héritiers… et le notaire présent se sont allègrement partagés calva et louis d’or !

    Il me reste je crois quelques fonds de calva très buvables… que mon père m’a légué… mais je ne sais plus où ils sont, car, modernisme oblige, on ne finit plus un repas sur un petit “trou normand”.

     

  • Jean-Paul GALLERON
    9 mars 2018 à 12 h 33 min
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    Bravo pour cette description des batteries, que j’ai vécues en Lorraine chez des paysans de ma famille. Nous faisions le battage, le gardien de vaches et nous amenions les chevaux au lavoir en montant à cru. Nous regardions, après avoir ramassé les mirabelles, le bouilleur de cru travailler pour le village.

    Nostalgie, quand tu nous tiens….

    Tu as parlé de craquelins au petit déjeuner; le craquelin breton est ma madeleine de Proust : je les mange encore avec du beurre salé, en Bretagne.

    J’attends la suite de ton récit, avec le blé noir et les truites pêchées à la main

  • Jean-Jacques NOIROT
    8 mars 2018 à 19 h 12 min
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    C’est une genèse, pudique et authentique, généreuse et élégante.

    La construction d’homme et d’officier de Jean-Claude Lucas se dessine par touches successives, c’est en cela que réside la passion de cette lecture.

    Bravo JC. Et merci.

  • 8 mars 2018 à 18 h 55 min
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    … puisque tu habitais un moulin, voici apparemment le premier chapitre (en septembre nous aurons l’histoire du blé noir) de ton livre. Aura-t’il  pour titre ( ce livre): “Lettres de mon moulin” ? Mais bon … elle n’est pas très bonne ma feinte. Néanmoins  merci pour cette belle et bonne tranche de vie, qui pour ceux, issus d’un milieu rural comme moi éveille bien des souvenirs agraires où l’on se retrouve aisément. J’attends donc avec impatience cher meunier qui a du “grain à moudre”,  les chapitres suivants du livre et  ce j’espère… avant le mois de septembre !!!

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